Hindemith, l’événement du programme
Récital à la Grange de Meslay. « La Sonate n°1 de Paul Hindemith… l’une des partitions les plus fascinantes du compositeur allemand. » Recension de Bertrand Bolognesi (Anaclase).
À seulement dix-sept ans, Arielle Beck possède un parcours que beaucoup d’aînés pourraient lui envier. Révélée très tôt par plusieurs concours internationaux, la pianiste française confirme ce matin les qualités qui déjà ont séduit le public tourangeau. Dans la Suite anglaise en la mineur BWV 807 de Johann Sebastian Bach, l’abord demeure toutefois un peu ferme, notamment sur le Prélude initial, avant de progressivement gagner en souplesse. L’Allemande séduit par une demi-teinte raffinée, tandis que la Sarabande constitue sans doute le plus beau moment de cette lecture, baignée d’une lumière douce et d’une lenteur parfaitement maîtrisée. Les Bourrées rayonnent d’une joie communicative et la Gigue finale, parfois proche, sous ces doigts, de Domenico Scarlatti, rappelle combien la musicienne dispose déjà d’une virtuosité peu commune. Le Rondo en la mineur K.511 de Wolfgang Amadeus Mozart convainc moins, quand les Prélude et fugue en mi mineur Op.35 n°1 de Felix Mendelssohn trouvent un équilibre particulièrement heureux, entre souvenir de Bach et romantisme naissant, porté par l’Andante espressivo admirablement conduit jusqu’à une coda lumineuse.
Le grand événement du programme s’avère indéniablement la Sonate n°1 de Paul Hindemith. Non seulement l’œuvre apparaît rarement à l’affiche, mais encore constitue-t-elle l’une des partitions les plus fascinantes du compositeur allemand. Écrite en 1936, alors que l’étau idéologique du régime nazi se resserre autour de l’artiste dès lors promu au rang des dégénérés, elle se place sous l’ombre tutélaire d’un poème de Friedrich Hölderlin consacré au Main, fleuve natal devenu symbole d’exil, de nostalgie et d’appartenance perdue. Sans être véritablement descriptive, cette musique semble porter en elle quelque chose des inquiétudes de son temps. Arielle Beck en donne une lecture remarquablement construite. Le premier mouvement installe d’emblée une profondeur d’articulation qui évite toute sécheresse. Les épisodes rapides bénéficient d’une remarquable lisibilité polyphonique, tandis que la Trauermarsch centrale, d’une densité presque suffocante, est menée sans le moindre relâchement de tension. Quant au vaste finale – Im Zeitmaß eines sehr langsamen Marsches –, en succession de fragments constamment redistribués, il exige une vision architecturale que bien des interprètes plus expérimentés peineraient à maintenir. La jeune pianiste y fait preuve d’une maturité de pensée véritablement impressionnante. Après Bach, elle donne envie de l’entendre dans Scarlatti, et après Hindemith, on aimerait la découvrir dans Extemporale de Bernd Alois Zimmermann…
Bertrand Bolognesi
Photo © Gérard Proust